La première œuvre de fiction jamais publiée
en langue française sur le thème des amitiés particulières
a paru à Lyon, en 1876. Elle a pour titre Geri ou un
premier amour.
Nous devons ce chef-d’œuvre à un jeune homme de
vingt ans : Louis Beysson.
Peut-être, me dira-t-on, fallait-il justement l’inconscience
de la jeunesse pour aborder, de manière aussi limpide, aussi lumineuse,
un tel sujet en des temps si obscurs. Un quart de siècle devra encore
s’écouler avant que ne paraisse une œuvre d’une audace comparable
: Dédé d’Achille Essebac (1901).
À l’exception de Louis Beysson, le thème
des amitiés particulières n’avait été ébauché
- de façon marginale et circonspecte - que par quelques rares romanciers.
Ainsi, le plus illustre d’entre eux, Honoré de Balzac, l’a tracé
en filigrane dans Louis Lambert (1832) : il faut au lecteur une
grande sensibilité et une intuition très orientée
pour discerner, dans l’attachement que le narrateur porte au héros,
davantage qu’une profonde admiration. Geri ou un premier amour est, au
contraire, d’une telle clarté qu’il est impossible de se méprendre
sur la nature du penchant qui pousse dans les bras l’un de l’autre les
deux adolescents du récit. Il s’agit bien d’amour : le mot est inscrit
en toutes lettres à maintes reprises, à commencer par le
titre. Et c’est le thème central du livre.
À cette caractéristique - exceptionnelle
pour son temps -, il faut ajouter une autre qualité, non moins insigne.
On a dit souvent qu’Escal Vigor (1899), de l’écrivain belge
Georges Eekhoud, était le premier roman de langue française
qui ait dépeint l’amour entre hommes de manière positive.
En vérité, si un jury international devait couronner une
œuvre pour cette vertu, c’est au roman de Louis Beysson que reviendrait
le prix, et sans conteste : Geri ou un premier amour a précédé
Escal
Vigor de vingt-trois années. Soulignons en outre que l’écrivain
lyonnais était - de deux ans - le cadet de Georges Eekhoud.
Afin de laisser au lecteur le plaisir de découvrir
les rebondissements de cette histoire simple et émouvante, j’ai
voulu ne pas déflorer l’intrigue et reporter, par conséquent,
mes commentaires en fin d’ouvrage. Mais il importe, au préalable,
d’expliquer les raisons qui m’ont poussé à choisir, pour
la réédition de ce roman, un titre original autre que celui
sous lequel il a paru.
Geri a d’abord été édité
à Lyon par Aimé Vingtrinier. L’auteur avait donné
à sa narration autobiographique les dimensions d’une nouvelle. À
l’exception de deux petits détails , tout indiquait que le narrateur
était l’un des héros du récit.
Monté à Paris pour y tenter l’aventure
littéraire, Louis Beysson finit par trouver, pour ses ouvrages,
un éditeur réputé : Édouard Dentu. Lorsque
tous deux voulurent redonner vie à Geri, il leur fallut apporter
au texte, trop audacieux, quelques amendements. Louis Beysson eut l’idée
de désamorcer la témérité de l’histoire en
l’enchâssant dans une autre : le narrateur cessait d’être le
héros apparent du roman, il ne nous contait plus ce qu’il semblait
avoir vécu, mais ce qu’un autre avait vécu. Et ce déplacement
de perspective, selon un procédé d’emboîtement somme
toute assez classique, rendait possible l’expression, en contrepoids, de
la morale conventionnelle du temps par le narrateur lui-même. Cependant,
le noyau central, inchangé, conservait toute sa force. L’addition
donnait en outre à la nouvelle la dimension d’un court roman.
C’est ainsi que parut en 1884, publié par
E. Dentu, Un amour platonique.
Ce titre, assez banal, n’était pas très
heureux. Il présentait l’inconvénient (sans doute tenu, alors,
pour un avantage) de prêter à confusion. En outre, un certain
Ange de Keraniou l’avait déjà utilisé pour une de
ses œuvres, publiée en 1856 et rééditée en
1857. Le roman de Louis Beysson, quoique remarqué et apprécié
de ses lecteurs, ne rencontra pas un énorme succès. Au point
que l’écrivain naturaliste Paul Alexis put se permettre, deux années
après Louis Beysson, de reprendre le titre pour un roman d’une tout
autre facture - et qui eut, du reste, davantage de retentissement .
J’ai voulu, pour cette réédition de Geri,
restituer au récit sa pureté originelle en le dépouillant
de la gangue de précautions élaborée en 1884. Il me
fallait néanmoins tenir compte des corrections ou améliorations
d’ordre stylistique que l’auteur avait apportées à sa première
version, celle de 1876. Le panachage ainsi réalisé, dont
je donne le détail en annexe, me faisait scrupule de reprendre strictement
le titre initial. C’est la raison pour laquelle j’ai opté pour Le
Secret de Geri.
Souhaitons que ce titre neuf donnera une seconde vie
à ce beau roman qui mérite, autant par ses qualités
que par la place insolite qu’il occupe dans l’histoire de la société
française du XIXe siècle, d’être tiré
de l’oubli.