St-V… le 9 août1869 Cher Marius, C’est avec une certaine tristesseque je t’écris. Je constate en effet que tu ne te distingues pasdes autres élèves, qui négligent leur professeur dèsque les vacances les éloignent de lui. Les collégiens sontingrats. Ni par le cœur, ni par la raison, ils ne perçoivent lesacrifice continuel que fait un maître aimant et dévouépour verser dans leur âme le meilleur de sa vie. Dès que cessentles cours, ils disparaissent et s’empressent d’oublier leur professeur. Les quelques marques d’affectionque tu m’avais témoignées m’avaient laissé espérerque tu serais une exception à cette règle cruelle de l’oubli.J’avoue qu’aujourd’hui encore, je refuse de repousser l’idée devoir en toi une exception, parce qu’il me serait trop douloureux de nelaisser dans ta mémoire que la trace confuse d’une vague relation,et qu’il m’est doux, au contraire, de penser que nous serons à l’avenirdeux vrais amis. J’ignore les raisons pour lesquellestu n’as pas pu, jusqu’ici, tenir la promesse que tu m’avais faite de m’écrire.Je ne viens pas ici t’en formuler le reproche : je ne m’en sens pas ledroit, ni d’ailleurs le courage. Mais s’il t’est possible de réparerce trop long silence, je t’en prie, ne tarde pas davantage à prendrela plume. | St-V… le 9 août1869 Mon cher ami, Je prends la plume avec une certainetristesse, voyant que vous m’obligez, contre mon attente, à penserde vous ce que tout professeur est malheureusement obligé de penserde ses élèves une fois qu’il s’en trouve séparé.- Mon Dieu, que les élèves sont chose ingrate ! Ilsont un cœur et ne sentent point, une intelligence et ne comprennent pointqu’un maître aimant et dévoué fait un continuel sacrificeen versant dans leur âme le meilleur de sa vie… Aussitôt qu’ilsn’ont plus besoin de ses leçons, les voilà qui s’éloignententièrement et se mettent à oublier leur bienfaiteur ! Pourtant, mon cher ami, les quelquesmarques d’affection que vous m’aviez déjà montréesme laissaient espérer que vous feriez exception à cette cruellerègle générale. Même encore aujourd’hui, vousl’avouerai-je ? il me semble bon et raisonnable de me bercer de cette doucepensée : oui, j’aime à croire que nous ne serons pas àl’avenir de vieilles connaissances seulement, mais deux amis sincères. J’ignore les motifs qui vous ontempêché de tenir votre promesse, et ne viens pas aujourd’huivous adresser des reproches : je ne m’en reconnais pas le droit et je n’enai pas la force. Mais, pour peu qu’il soit en votre pouvoir de réparervotre trop long silence, ne tardez plus à le faire.
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