Du similisexualisme dans les armees



Edward I. Prime-Stevenson

Du Similisexualisme dans les armées et de la prostitution homosexuelle (militaire et civile) à la Belle Epoque

Introduction du livre : Une mine de données sur l’homosexualité à la Belle Époque

J’ai assemblé ici, sous un même titre choisi par moi, deux chapitres sur les treize que comporte The Intersexes, un livre étonnant publié au début du XXe siècle par un auteur américain quelque peu original : Edward Irenæus Prime-Stevenson.

Ce « pavé » de 641 pages a pour titre complet : The Intersexes, a History of Similisexualism as a Problem in Social Life. Il est l’aboutissement d’un dessein extrêmement ambitieux. L’auteur avait en effet commencé de rassembler des matériaux sur « l’homosexualisme » dès la fin de la décennie 1890, au moment où il multiplia ses va-et-vient entre les Etats-Unis (son pays d’origine) et l’Europe (son continent d’élection). Peu à peu germa en lui l’idée d’écrire une véritable somme, complète, en un volume, sur ce sujet. La rédaction de cette étude s’étala sur près une dizaine d’années. Le résultat parut vers la fin de l’année 1909 ou le début de 1910.[1]

Peut-on dire que ce projet d’oeuvre magistrale, à vocation encyclopédique, conçue par un seul homme, a été mené à bien ? L’auteur lui-même, dans sa préface, avoue, d’une manière indirecte, son demi-échec. C’est que, entre le moment où il avait entrepris son ouvrage et le moment où il décida d’en confier le manuscrit à l’imprimeur, s’était produit une accélération de l’histoire : on était entré dans une période extrêmement bavarde sur l’homosexualisme. Non seulement la production littéraire, scientifique ou pseudo-scientifique sur ce thème avait explosé, mais l’actualité elle-même avait suivi ce mouvement : les journaux étaient pleins de comptes-rendus d’affaires criminelles, de procès, de scandales qui éclataient ça et là en Europe – tels les scandales politiques de première grandeur qui touchèrent l’entourage de l’empereur Guillaume II en 1907 et 1908 – centrés sur l’homosexualité. Prime-Stevenson se sentit incapable, dans les circonstances où il se trouvait, de compléter son travail, et il se résolut à l’imprimer en l’état, quitte à donner, à travers quelques remaniements hâtifs de dernière heure, un sentiment d’inachèvement et d’imperfection. La volumineuse bibliographie qui devait clore l’ouvrage de 800 pages fut sacrifiée. L’index, qui devait en faciliter l’abord, ne vit jamais le jour. Pire encore, Prime-Stevenson déséquilibra son projet initial en incluant in fine, comme treizième chapitre, une monographie de 58 pages qu’il n’avait pas pu placer ailleurs, sur le poète allemand August von Platen.

Reste qu’en dépit des difficultés et de l’insatisfaction de l’auteur, cette somme en langue américaine vit le jour en Italie. Elle ne sera surpassée que quelques années plus tard, en 1913, par « la référence des références », la bible sur ce sujet pour l’époque : Die Homosexualität des Mannes und des Weibes de Magnus Hirschefd2.[2]

Prime-Stevenson, qui assura lui-même les frais d’impression de The Intersexes, fixa le tirage à un montant inversement proportionnel à l’ambition du projet : 125 exemplaires. Cela explique le prix très élevé atteint aujourd’hui par l’édition originale sur le marché des livres anciens. La maison Arno Press, aux Etats-Unis, jugea l’oeuvre suffisamment importante pour la réimprimer, en 1975, dans sa série d’ouvrages consacrée à l’histoire de l’homosexualité[3] . En revanche, The Intersexes n’avait fait l’objet, jusqu’à aujourd’hui, d’aucune traduction, même partielle, dans aucune langue. [4]

L’intérêt que présente ce livre est en fait très inégal. Sur la question des « hypothèses explicatives de l’homosexualité », par exemple, Prime-Stevenson ne fait preuve a priori d’aucune originalité, d’aucun sens critique. Très admiratif de la démarche psychiatrique progressiste de Krafft-Ebing, à qui il dédie du reste son ouvrage[5], il reprend à son compte, en même temps, les théories biologiques de Magnus Hirschfeld. Rappelons brièvement que celles-ci ne sont rien d’autre que l’application, dans le domaine de la sexualité, du vieil adage brillamment illustré auparavant par Aristote, Linné, Leibniz et Darwin : Natura non facit saltus (la Nature ne fait pas de sauts[6] ). La sexualité ne constituant pas une exception aux règles de la nature en général, ni à cette lex continui en particulier, il existe entre le sexe mâle et le sexe femelle, tout un continuum de degrés sexuels intermédiaires, continuum dans lequel s’inscrivent les différents types homosexuels. Prime-Stevenson consacre près de deux chapitres introductifs à cette question. Assez curieusement, son apparente adhésion aux spéculations d’Hirschfeld ne l’empêche nullement de juxtaposer à celles-ci la théorie de la supervirilité homosexuelle[7], qu’il privilégie tout particulièrement dans les fragments que nous avons traduits. En outre, comme l’a fait remarquer, avec une certaine acrimonie, Eduard Bertz, dans sa recension de The Intersexes[8], Prime-Stevenson accommode la théorie d’Hirschfeld à sa sauce. Au lieu d’une infinité d’échelons sexuels intermédiaires, il n’envisage, en gros, que deux sexes intermédiaires (l’uraniste et la lesbienne) : deux intersexes s’indigne Eduard Bertz, avec un humour dont il n’a pas conscience, au lieu des 43 millions de possibilités calculées par Hirschfeld !

Enfin, si sa propre perception des amours mâles et de l’hyper-virilité amène Prime-Stevenson à créer, entre autres, le mot similisexualisme, elle ne l’empêche pas non plus de reprendre, sans discrimination, les terminologies inventées par Ulrichs d’une part, et par Kertbeny d’autre part.

Il faut donc chercher la valeur de The Intersexes ailleurs que sur le plan du débat d’idées autour de « l’origine » ou de la « cause de l’homosexualité », encore qu’en papillonnant sans clairvoyance entre différentes théories dont la postérité percevra l’ineptie, en empruntant aux unes et aux autres ce qui sert son objectif (démontrer l’illégitimité de la persécution des homosexuels) Prime-Stevenson ait fait preuve d’une démarche humaniste originale.

L’intérêt de ce livre tient, selon moi, au regard et au jugement globaux, comparatistes, qu’eut Prime-Stevenson sur les aspects littéraires et sociologiques de l’homosexualité dans les principales nations occidentales, et notamment en Europe. Cet Américain, oisif, fortuné, polyglotte (il maîtrisait huit ou neuf langues), Européen de coeur, voyagea en effet pendant des années à travers le continent, ne cessant de lire, d’écouter, d’observer et de noter tout ce qui s’offrait à sa curiosité universelle. On peut dire de lui qu’il fut un témoin privilégié, l’un des rares à pouvoir nous donner une vue d’ensemble sur l’homosexualisme de la Belle Epoque. De ce point de vue, on ne voit guère que Marc-André Raffalovich qui puisse lui être comparé : né et éduqué à Paris, puis installé à Londres, polyglotte lui-même, issu d’une famille juive d’origine russe et ayant en outre l’expérience d’une conversion au catholicisme, Marc-André Raffalovich avait cette même propension à l’universalité. On trouvera du reste de nombreux points de convergence entre son livre, Uranisme et unisexualité, paru en 1896, et The Intersexes. Le style sépare les deux oeuvres : Raffalovich écrit dans un français travaillé, lourd, par moments inintelligible, et d’autant plus confus que son moralisme religieux, interférant à chaque ligne, lui fait tenir des propos apparemment contradictoires. Prime-Stevenson est plus clair, moins moraliste, moins grave ; une pointe d’humour perce souvent dans ses pages. Mais les deux hommes se trouvent à l’unisson sur de nombreux thèmes, notamment dans leurs analyses historiques et littéraires. Ils partagent, à quelques nuances près (Raffalovich exprime un mépris pour la chair que l’on ne retrouve pas chez Prime-Stevenson), les mêmes répulsions, les mêmes admirations, les mêmes idéaux[9]. Il est remarquable d’ailleurs que The Intersexes comme Uranisme et unisexualité finissent, tous deux, par une monographie sur August von Platen.

Je ne me suis pas livré à ce genre de comparaisons par simple jeu. Ayant renoncé à traduire The Intersexes dans son intégralité, il me fallait trouver en quoi Prime-Stevenson se montrait vraiment original, afin de choisir ce qui, dans ce gros livre, méritait le plus une publication en langue française. J’ai opté en définitive pour deux des chapitres qui concernent les armées et la prostitution. En effet, pour la période qui a précédé la première guerre mondiale, nous disposons, sur l’homosexualité dans l’armée tout comme sur la prostitution homosexuelle et sur ses conséquences, de peu de renseignements précis en langue française[10]. Là-dessus, le témoignage de Prime-Stevenson, extrêmement documenté (jusqu’aux tarifs des prostitués militaires et civils) est unique. Il est indispensable pour bien comprendre les « scandales de Berlin » des années 1907-1908, qui occupent une place si importante non seulement dans l’histoire de l’homosexualisme, mais dans l’Histoire européenne tout court.

Un siècle environ nous sépare des faits relatés dans ce livre. Pour un « gay » de vingt ans, qui a le privilège – très relatif – de vivre aujourd’hui dans le monde occidental, l’effet dépaysant sera total. Ces fiacres qui surgissent, certaines pages, appartiennent à un univers que ses grands-parents même n’ont pas connu. La perception de l’homosexualité par l’auteur, son vocabulaire sur ce thème, les affaires de chantage, les procès, les crimes, les suicides, tout cela paraîtra suranné à un garçon moderne dont la vie « queer ou cuir » ne semble guère menacée que par le V.I.H. Et pourtant. Il suffit d’une toute petite translation, et l’on peut s’apercevoir que rien, d’un certain point de vue, n’a changé, après un siècle de luttes. Le général MacDonald, qui s’est suicidé à Paris en 1903, en raison de la rumeur qui courait sur ses aventures pédérastiques à Ceylan, commettrait sans aucun doute le même geste en 2003. Certaines choses, même, se sont aggravées. Jacques d’Adelsward de Fersen et Hamelin de Warren furent condamnés, en 1903, à six mois de prison et à cinquante francs d’amende ; en 2003, leur peine serait infiniment plus lourde. Le rejet social serait plus grand encore et l’humour d’un Raoul Pochon ne viendrait pas sauver une certaine presse de l’abjection. L’intelligente bienveillance de Charles-Louis Philippe ne serait là non plus pour nous permettre de ne pas désespérer de l’humanité.

Il y a donc, en dehors du dépaysement, un grand profit personnel à tirer de la lecture de ce livre : il nous aide à mieux comprendre notre époque.

Par ailleurs, ceux qui s’intéressent à Prime-Stevenson lui-même, en tant que littérateur, y trouveront un éclairage intéressant sur ses thèmes de prédilection ainsi que sur ses sources d’inspiration pour Imre. L’auteur montre, par exemple, l’estime dans laquelle il tenait un écrivain de langue allemande, peu connu, qui l’a précédé dans la description romanesque des amours mâles et des amours militaires : le baron Alexandre von Ungern-Sternberg. [11]

Au total, je souhaite que cet échantillon de deux paragraphes, arbitrairement extraits de The Intersexes pour leurs thèmes, leur valeur documentaire, didactique et édifiante, non seulement intéresseront le lecteur, mais exciteront également sa curiosité envers un auteur original, de fréquentation agréable et enrichissante. La partialité avec laquelle, quelquefois, il nous dépeint un monde disparu à jamais, ne peut être niée, mais celle-ci est néanmoins supportable parce que l’auteur y met ce flegme, ce détachement aristocratique dont font preuve les grandes âmes qui ont beaucoup vécu et beaucoup souffert. Je ne saurais mieux clore cette présentation qu’en citant les phrases par lesquelles s’achève le douzième chapitre de The Intersexes. Elles résument en effet la sagesse et l’humilité d’un homme cultivé de la Belle Epoque (une époque aussi belle que savante, une époque éblouie, peut-on dire, par ses découvertes scientifiques) face au mystère de l’amour humain, dans ses étonnantes variétés :

Les meilleurs, les plus éclairés d’entre nous connaissent trop peu l’homme, ont de Dieu une intuition trop confuse, se font des notions abstraites du Bien et du Mal, des finalités suprêmes ou profondes de cette vie comme de toute autre, une idée trop incertaine pour résoudre un problème social et humain si complexe. Après avoir parcouru la longue série de créations qui s’étale entre Perfection et Imperfection, abandonnons pour vaines nos certitudes sur ce qui rattache l’uraniste au plan ultime de la vaste organisation cosmique. Tâchons plutôt, en tant qu’individus et en tant que frères mortels, que nous soyons uraniste ou pas, de nous hisser toujours plus haut par le meilleur de nos résolutions et de nos actes, et d’aider partout et toujours la nature humaine à s’élever.

– Jean-Claude Féray


1. ^ L’année indiquée par la préface, signée à Rome en 1908, n’est pas l’année de publication. Le corps de l’ouvrage contient en effet des références à des événements ultérieurs survenus dans différents pays d’Europe, et dont l’auteur donne explicitement la date, la plus tardive étant avril 1909.

2. ^ La seconde édition (1920) de Die Homosexualität comporte 1067 pages d’une grande densité typographique, et trois index : deux index onomastiques (personnes et lieux) et un index matière. Mais Hirschfeld bénéficia de l’aide, pour cette somme, de nombreux collaborateurs.

3. ^ Cet ouvrage, malheureusement, à cause du procédé de reproduction choisi et peut-être aussi à cause de la mauvaise qualité de l’original, est d’une lisibilité exécrable.

4. ^ L’auteur avait accepté, avant même la parution de l’original en anglais, une proposition de traduction en langue allemande. (Cf. sa correspondance avec son ami, le professeur Paul Elmer More, publiée dans l’édition d’Imre par James Gifford p. 137). Malheureusement, cette traduction ne vit jamais le jour.

5. ^ Prime-Stevenson précise, dans cet hommage respectueux, que son livre n’aurait pas vu le jour sans l’aide et les encouragements de Krafft-Ebing. Dans sa correspondance privée, il confirme que l’aliéniste allemand avait discuté avec lui de ce projet et avait approuvé le plan du livre. [Lettre à Paul Elmer More du 16 mars 1906 reproduite dans Imre édité par James J. Gifford, p. 136.]

6. ^ Hirschfeld cite lui-même, en exergue à l’un de ses ouvrages (Geschlechtsübergänge, Leipzig, 1905), la formulation qu’en a donnée le pédagogue tchèque Amos Comenius en 1613 : Natura in operationibus suis non facit saltum.

7. ^ Cette théorie, exposée par le professeur Gustav Jæger (qui se fit le promoteur des idées et de la terminologie de Kertbeny, avec lequel il collabora) trouva de nombreux échos parmi les hommes de lettre comme J-K Huysmans, Marc-André Raffalovich, Edward Carpenter, André Gide, Jean Genet, etc.

7. ^ In : Vierteljahrsberichte des Wissenschaftlich-humanitären Komitees. Berlin, 1911 : 78-91. Edouard Bertz (1853-1931), qui avait provoqué un mini-scandale, dans la République des Lettres, en ralliant Walt Whitman, malgré lui, à la cause homosexuelle, semble avoir été irrité par le fait que Prime-Stevenon évoque l’homosensualité des poèmes de Whitman sans faire référence à l’antériorité de son analyse à lui, Bertz, sur ce point. Aussi prend-il soin de la rappeler dans un paragraphe de cette recension. Mais l’attaque la plus virulente d’Edouard Bertz concerne l’échelle de valeur qu’établirait Prime-Stenson entre les différentes formes d’homosexualité (critique reprise récemment par Manfred Herzer : « The very rubbish of humanity »- Prime-Stevenon und der schwulen Kitsch in der Literatur am Beginn des zwanzigsten Jahrhunderts. Capri. 32 Juni 2002 :10-14). S’il est exact qu’en certains passages de son livre, l’inventeur du mot similisexualisme montre qu’il tient certaines manières d’aimer pour plus nobles que d’autres, jamais il ne fait preuve d’aucun mépris haineux à l’encontre des autres formes d’amour sur lesquelles se pose son regard d’esthète.

9. ^ Il faut se garder de croire que la critique vive, colérique, rédigée par Raffalovich lors de la sortie du roman Imre de Prime-Stevenson, atteste du contraire : la rivalité et la jalousie enflamment et opposent quelquefois ceux qui mènent un même combat. Le lecteur qui a transpiré sur Uranisme et unisexualité ne peut que sourire, lorsqu’il lit la phrase introductive de la recension d’Imre par Raffalovich :  » C’est déplorablement écrit (!)  » (Archives de l’Anthropologie criminelle 1907 ; 22 :164-165. Reproduit dans Imre édité par James J. Gifford, p. 186-187.) Ce mot rappelle le manque de compassion et de sympathie dont fit preuve Laurent Tailhade, auteur d’une traduction branquignolesque du Satyricon, en qualifiant de « cacographe » son collègue Jacques d’Adelsward de Fersen au moment même où éclatait le scandale des prétendues « messes noires ».

10. ^ Un des rares ouvrages sur ce sujet est celui de Henri de Weindel et F-P Fischer, L’homosexualité en Allemagne, paru en 1908 et rédigé sur un ton caustique et malveillant. Quelques détails convergents entre ce texte et celui de Prime-Stevenson frappent notre attention et suggèrent que les deux livres ont puisé, en frisant parfois le plagiat, aux mêmes sources allemandes.

11. ^ Cf. le paragraphe, traduit en annexe p. 213, que l’auteur consacre à cet écrivain, ainsi que p. 34.

 


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