Le secret de Geri

Couverture :
Patrick (Vkvz i 217)
Dessin d’Otto Lohmüller (Otolo)
D-77723 Gengenbach (Allemagne)

Louis Beysson

Le secret de Geri (Avertissement au lecteur : justification du titre)

La première œuvre de fiction jamais publiée en langue française sur le thème des amitiés particulières a paru à Lyon, en 1876. Elle a pour titre Geri ou un premier amour.

Nous devons ce chef-d’œuvre à un jeune homme de vingt ans : Louis Beysson.

Peut-être, me dira-t-on, fallait-il justement l’inconscience de la jeunesse pour aborder, de manière aussi limpide, aussi lumineuse, un tel sujet en des temps si obscurs. Un quart de siècle devra encore s’écouler avant que ne paraisse une œuvre d’une audace comparable : Dédé d’Achille Essebac (1901).

À l’exception de Louis Beysson, le thème des amitiés particulières n’avait été ébauché – de façon marginale et circonspecte – que par quelques rares romanciers. Ainsi, le plus illustre d’entre eux, Honoré de Balzac, l’a tracé en filigrane dans Louis Lambert (1832) : il faut au lecteur une grande sensibilité et une intuition très orientée pour discerner, dans l’attachement que le narrateur porte au héros, davantage qu’une profonde admiration. Geri ou un premier amour est, au contraire, d’une telle clarté qu’il est impossible de se méprendre sur la nature du penchant qui pousse dans les bras l’un de l’autre les deux adolescents du récit. Il s’agit bien d’amour : le mot est inscrit en toutes lettres à maintes reprises, à commencer par le titre. Et c’est le thème central du livre.

À cette caractéristique – exceptionnelle pour son temps -, il faut ajouter une autre qualité, non moins insigne. On a dit souvent qu’Escal Vigor (1899), de l’écrivain belge Georges Eekhoud, était le premier roman de langue française qui ait dépeint l’amour entre hommes de manière positive. En vérité, si un jury international devait couronner une œuvre pour cette vertu, c’est au roman de Louis Beysson que reviendrait le prix, et sans conteste : Geri ou un premier amour a précédé Escal Vigor de vingt-trois années. Soulignons en outre que l’écrivain lyonnais était – de deux ans – le cadet de Georges Eekhoud.

Afin de laisser au lecteur le plaisir de découvrir les rebondissements de cette histoire simple et émouvante, j’ai voulu ne pas déflorer l’intrigue et reporter, par conséquent, mes commentaires en fin d’ouvrage. Mais il importe, au préalable, d’expliquer les raisons qui m’ont poussé à choisir, pour la réédition de ce roman, un titre original autre que celui sous lequel il a paru.

Geri a d’abord été édité à Lyon par Aimé Vingtrinier. L’auteur avait donné à sa narration autobiographique les dimensions d’une nouvelle. À l’exception de deux petits détails , tout indiquait que le narrateur était l’un des héros du récit.

Monté à Paris pour y tenter l’aventure littéraire, Louis Beysson finit par trouver, pour ses ouvrages, un éditeur réputé : Édouard Dentu. Lorsque tous deux voulurent redonner vie à Geri, il leur fallut apporter au texte, trop audacieux, quelques amendements. Louis Beysson eut l’idée de désamorcer la témérité de l’histoire en l’enchâssant dans une autre : le narrateur cessait d’être le héros apparent du roman, il ne nous contait plus ce qu’il semblait avoir vécu, mais ce qu’un autre avait vécu. Et ce déplacement de perspective, selon un procédé d’emboîtement somme toute assez classique, rendait possible l’expression, en contrepoids, de la morale conventionnelle du temps par le narrateur lui-même. Cependant, le noyau central, inchangé, conservait toute sa force. L’addition donnait en outre à la nouvelle la dimension d’un court roman.

C’est ainsi que parut en 1884, publié par E. Dentu, Un amour platonique.

Ce titre, assez banal, n’était pas très heureux. Il présentait l’inconvénient (sans doute tenu, alors, pour un avantage) de prêter à confusion. En outre, un certain Ange de Keraniou l’avait déjà utilisé pour une de ses œuvres, publiée en 1856 et rééditée en 1857. Le roman de Louis Beysson, quoique remarqué et apprécié de ses lecteurs, ne rencontra pas un énorme succès. Au point que l’écrivain naturaliste Paul Alexis put se permettre, deux années après Louis Beysson, de reprendre le titre pour un roman d’une tout autre facture – et qui eut, du reste, davantage de retentissement .

J’ai voulu, pour cette réédition de Geri, restituer au récit sa pureté originelle en le dépouillant de la gangue de précautions élaborée en 1884. Il me fallait néanmoins tenir compte des corrections ou améliorations d’ordre stylistique que l’auteur avait apportées à sa première version, celle de 1876. Le panachage ainsi réalisé, dont je donne le détail en annexe, me faisait scrupule de reprendre strictement le titre initial. C’est la raison pour laquelle j’ai opté pour Le Secret de Geri.

Souhaitons que ce titre neuf donnera une seconde vie à ce beau roman qui mérite, autant par ses qualités que par la place insolite qu’il occupe dans l’histoire de la société française du XIXe siècle, d’être tiré de l’oubli.


À voir également :